Zurich

La Collection Bührle – Les vrais enjeux

Les chefs-d’oeuvre de la collection Bührle ont été exposés au Kunsthaus dans le but de persuader un large public de leur excellence mais également de suggérer au contribuable de voter fin novembre les crédits nécessaires à l’élargissement indispensable du Kunsthaus, désireux de recevoir la collection Bührle en dépôt permanent. Cette opération – selon le discours officiel – hisserait Zurich au niveau des grandes métropoles d’art du monde. Trop beau pour être vrai ?

La Suisse ne manque pas de grandes collections particulières que leurs initiateurs ont rendues accessibles au public. Beaucoup d’entre elles sont nées à la fin du XIXe siècle ou au tout début du XXe siècle, telles la collection Hahnloser et la collection Reinhart à Winterthour. D’autres sont plus récentes, comme la collection Bührle, dont les origines remontent aux années 1930 et 1940, les plus noires que l’Europe ait connues.

Emil Georg Bührle est né en 1890 à Pforzheim (Allemagne), dans une famille de fonctionnaires sensibles aux lettres et aux arts. Il fait lui-même des études de littérature, de philosophie et d’histoire de l’art à Fribourg-en-Brisgau et à Munich. C’est en 1913, lors d’une visite à la Nationalgalerie de Berlin, semble-t-il, qu’il découvre les impressionnistes français qui constitueront plus tard le coeur de sa collection. Après quatre années passées sous les drapeaux, il trouve un travail dans la «Magdeburger Werkzeugmaschinenfabrik».

Celle-ci l’envoie à Zurich dès 1924, afin qu’il oeuvre au sein d’une autre «Werkzeugmaschinenfabrik», celle d’Oerlikon. Sa mission ? Développer le secteur de l’armement. Dans quel but ? Le réarmement de l’Allemagne, en dépit du traité de Versailles qu’il s’agissait de contourner.

Bührle s’y emploie avec énergie et réussit si bien qu’il finit par racheter l’entreprise
d’Oerlikon en 1936. L’année d’après, il devient citoyen suisse. L’époque est des plus favorables aux industries de l’armement et les clients de Bührle sont de plus en plus nombreux. Ainsi fournit-il l’Italie et l’Éthiopie, alors que les deux pays sont en guerre, ce qui prouve la parfaite neutralité du marchand de canons. La Suisse aussi achète chez Bührle et, bien entendu, l’Allemagne nazie.

Emil Georg Bührle a commencé à collectionner les oeuvres d’art dans les années 1930,
mais le gros de ses richesses a été amassé dans les années 40 et 50, essentiellement auprès de marchands très avisés, dont Wildenstein, Fischer, Nathan et Rosenberg. Plus de quatre cents tableaux de maîtres au total, impressionnistes et post-impressionnistes pour l’essentiel.

Font aussi partie de la collection deux tableaux de J.-D. Ingres, dont un fort beau
portrait de Madame Ingres, sept Delacroix, dont un autoportrait des années 1830, huit
Manet, dont une assez plaisante vue du Bassin d’Arcachon. Mais le coeur de la collection est constitué par des oeuvres de Corot (La Liseuse, vers 1845/50), Renoir (La Petite Irène, 1880), Monet (Le Dîner, 1868-1869), Pissarro (La Route par la neige, Louveciennes, 1870), Degas (Mme Camus au piano, 1869), Gauguin (La Brodeuse Mette Gauguin, vers 1880), Cézanne (Madame Cézanne à l’éventail, 1878-1888), Toulouse-Lautrec (Les Deux Amies, 1895). Parmi les modernes, on trouve Braque, Picasso, Chagall. Rien au-delà. Pas de De Chirico, pas de Magritte, pas de Giacometti. Que du classique. Certains diront: que du convenu. En remontant dans le temps, on découvre aussi un beau Portrait d’Homme de Frans Hals (1660-1666), deux paysages de Ruysdael, un Intérieur de l’Église Saint-Bavon à Haarlem de P. J. Saenredam (1636), deux Canaletto, un Tiepolo. Enfin, une série de sculptures sur bois datant du Moyen Âge.

Le visiteur est ébloui par tant de variété et cherche l’âme du collectionneur. Il la trouve peut-être dans une certaine prédilection pour la peinture française, de Géricault et de Delacroix à Matisse et à Braque, en passant par Chassériau, Corot et beaucoup d’autres, le noyau étant formé par les impressionnistes et les post-impressionnistes. Faut-il y voir un hommage au génie français ?

Emil Georg Bührle n’a pas été accepté d’emblée par la société zurichoise, bien qu’il se soit très tôt engagé pour la collectivité. Une offre de deux millions de francs pour la réfection du Schauspielhaus pendant la guerre avait été refusée. La proposition, faite une dizaine d’années plus tard, de doter le Kunsthaus de nouvelles salles pour les expositions temporaires fut mieux accueillie. Mais la présence de son buste dans le grand escalier n’était pas du goût de tout le monde. Ce sont les descendants d’Emil Georg Bührle qui, en 1960, quatre ans après sa mort, ont créé la Fondation qui abrite actuellement quelque deux cents tableaux de sa collection. Quant aux usines d’armement, dont les profits ont permis l’édification de cette imposante collection, elles ont été revendues il y a une dizaine d’années à une entreprise allemande.

La boucle est donc bouclée. Reste un ensemble de tableaux qui, joint aux richesses
du Kunsthaus, devrait faire de Zurich une des grandes villes d’art dans le monde.
Des voix se sont toutefois élevées, exprimant des doutes, faisant état d’un malaise. L’histoire de la collection ne sent-elle pas le soufre ? Certes, toute la lumière semble avoir été faite sur les tableaux volés dans la France occupée et vendus par la galerie Fischer à Lucerne en 1941 et 1942. Ils ont retrouvé leurs légitimes propriétaires. Comme les treize toiles recensées par Douglas Cooper mandaté par les alliés en 1945 pour enquêter en Suisse sur les oeuvres d’art volées.

Enfin, les impressionnistes de la collection Bührle hisseraient-ils vraiment Zurich
au rang de Chicago et de New York ? Il y aura toujours des connaisseurs
pour penser que les collections américaines sont inégalables. Sans parler des
françaises. Mais ce n’est pas tout. Pourquoi Zurich ne se souvient-elle pas – ou si peu – du
seul moment où elle a joué un rôle de premier plan dans l’histoire de l’art ? C’est avant tout par Dada et peut-être exclusivement par Dada que la ville peut revendiquer une place de choix dans l’histoire de la création artistique et intellectuelle européenne.

Dans les archives du Kunsthaus dorment les souvenirs de la rencontre de quelques
objecteurs de conscience, de quelques opposants à la folie meurtrière de la
Grande Guerre, déclenchée par la France et l’Allemagne, rejoints par les autres
pays au nom des valeurs de la civilisation occidentale. Une entreprise suicidaire
contre laquelle s’étaient élevés Hans Arp, Tristan Tzara, Marcel Janco, Hugo
Ball, Richard Huelsenbeck, Hans Richter et quelques autres. L’esprit du «Cabaret
Voltaire» – Candide contre la guerre – a essaimé dans le monde entier, créant
Dada Berlin, Dada Paris, Dada New York, Dada Tokyo, Dada Hanovre, Dada
Prague, Dada Cologne, parmi d’autres. Sur ce parcours nous rencontrons Marcel Duchamp, Francis Picabia, Max Ernst, Man Ray, Alfred Stieglitz, Kurt Schwitters, André Breton, Aragon, Miró, Queneau. La liste est interminable. Elle ne contient pas seulement
des grands noms, mais outre leur célébrité, ce sont tous des artistes et des intellectuels qui ont marqué de façon décisive le XXe et le XXIe siècle, comme les impressionnistes ont marqué le XIXe.

Voilà l’impulsion que Zurich a eu la chance de donner à la vie artistique, un peu par hasard, il est vrai. Mais aussi parce que la Suisse, à l’époque, bénéficiait d’une des législations les plus libérales en matière d’immigration.

Par ailleurs, si tant d’artistes et d’intellectuels se sont réfugiés à Zurich, ce n’est pas seulement parce que le pays n’était pas en guerre, mais aussi parce que plusieurs petites galeries d’avant-garde avaient été attentives, dès les années 1910, aux nouvelles tendances: cubisme, futurisme, expressionnisme. Le terrain était en quelque sorte préparé.
Alors une question – certes utopique – pourrait être posée: pourquoi Zurich n’aurait-elle
pas le courage de promouvoir l’esprit critique, de devenir une des capitales mondiales de la dissidence, plutôt qu’une étape de plus dans le circuit mondialisé du tourisme culturel de masse ? Mais le conformisme l’emportera une fois de plus sur l’intelligence et l’originalité. Qui aurait l’audace d’exposer sous le même toit à la fois la collection Bührle et les oeuvres de celles et de ceux – mais le mot oeuvre ne convient pas vraiment – qui avaient exprimé avec la dernière véhémence et des gestes d’une absolue dérision l’horreur de la guerre et le dégoût que leur inspiraient ceux qui contribuaient à l’organisation des massacres ?

⬆ nach oben