Interview

Joe Jackson – The Duke

Quelques semaines avant la sortie de son nouvel album, The Duke, Joe Jackson nous a accordé une interview. Oui, Joe Jackson, l’auteur de Look Sharp, d’Is She Really Going Out With Him ou de Steppin Out ! Cette fois, c’est à l’oeuvre de Duke Ellington, dont il a toujours passionnément aimé la musique, qu’il consacre son nouvel opus, en compagnie de pointures comme Sharon Jones, Iggy Pop, Steve Vai ou la violoniste de jazz Regina Carter.

Et le voilà, silhouette pâle, très pâle, et longue, très longue. On pourrait craindre le pire mais l’homme répond avec une certaine bonne grâce à nos questions. Il semble loin le temps du « jeune homme en colère » qui pestait contre la rock culture. Une carrière couvrant plusieurs décennies, des projets éclectiques, Joe Jackson reste l’un auteurs-compositeurs-interprètes britanniques majeurs de notre époque, capable de composer des musiques de film, une symphonie ou de s’attaquer à l’œuvre de l’un des artistes qui a le plus compté pour lui, Duke Ellington

Vous avez commencé à vous intéresser à la musique de Duke Ellington alors que vous étiez adolescent, est-ce que vous pensiez au projet de The Duke depuis longtemps ?

Joe Jackson : Non, pas du tout, seulement depuis trois ou quatre ans. Honnêtement, je ne sais pas vraiment comment cette idée s’est soudain imposée à moi. Le processus créatif reste mystérieux, même pour moi. Finalement, j’ai conçu cet album de la même manière que si je l’avais entièrement composé. Tout a été très intuitif, j’ai commencé à entendre des morceaux de Duke Ellington dans ma tête beaucoup plus souvent que je n’en n’avais l’habitude, parfois dans des endroits ou à des moments les plus incongrus.

J’ai donc commencé à me demander ce que j’allais en faire, tant de gens ont fait des reprises de Duke Ellington. Des associations musicales étranges ont vu le jour ; par exemple, il y a environ deux ans, j’étais à Cape Town, en Afrique du Sud, pour jouer. C’était fantastique, c’était la première fois que je venais là et je marchais dans la rue quand j’ai soudain entendu ces rythmiques sorties de nulle part, d’une échoppe sans doute, qui se sont imbriquées dans ma tête à la musique de Duke Ellington. Ce genre de choses étranges n’arrêtait pas de se produire… Oh la, voilà qui ressemble un peu à une psychanalyse non ? (rires)

Ce sentiment si particulier, si prégnant, que vous avez pour Duke Ellington, pensez-vous que c’est aussi parce que vous êtes pianiste, comme lui ?

Joe Jackson : Je pense que je lui ressemble en effet, par des bien des côtés. Pas parce que je suis un génie comme lui, certainement pas, mais parce que je suis pianiste, compositeur, arrangeur et conducteur d’orchestre, ce en quoi Ellington excellait. J’ai toujours pensé pour ma part que mon talent n’était pas dans un domaine précis mais plutôt dans une vue d’ensemble : je suis « le type qui prend les décisions finales ». J’ai beaucoup appris, par exemple, de la manière dont Duke Ellington travaillait avec les musiciens. Il était capable de maintenir un équilibre parfait entre la structure de son travail et ce qu’allait lui apporter les musiciens, leurs personnalités, leur musicalité.

Vous dîtes qu’il vous a marqué également en tant qu’homme, en tant qu’individu ?

Joe Jackson : Indéniablement. C’était quelqu’un qui pouvait s’affirmer en tant que leader juste en donnant l’exemple, un modèle d’excellence et de dignité… Lorsque l’on réfléchit à sa carrière, à ses débuts en tant qu’homme noir à une époque où le racisme dominait aux Etats-Unis, au fait qu’il a traversé la Grande Dépression, la Seconde Guerre Mondiale puis d’importants bouleversements sociaux tout en gardant son orchestre soudé et en conservant sa dignité, sans éprouver ni colère ni amertume, on se rend compte de sa grandeur. Il a été un modèle pour tant d’afro-américains et pour moi aussi, anglais, blanc : sa portée est vraiment universelle.

Paradoxalement, vous ne vouliez pas que The Duke soit « un disque de jazz »…

Joe Jackson : Oui, et ça n’en n’est pas un bien qu’il y ait beaucoup d’éléments de jazz dedans. D’ailleurs, Ellington n’aimait pas le mot « jazz », ce n’est pas ainsi qu’il désignait sa musique. Il préférait l’appeler « musique américaine », il n’accordait aucune importance aux catégories. L’une des choses les plus célèbres qu’il ait dite est sûrement qu’ « il n’y a que deux sortes de musique, la bonne et mauvaise ». Sa musique est vraiment éclectique et il réalisait de nombreuses versions de ses chansons, parfois complètement différentes les unes des autres. J’ai l’impression d’emprunter le même chemin, voilà pourquoi je ne considère pas son œuvre comme sacrée et que je crois sincèrement que l’on peut la modifier, s’amuser avec. Quoique je fasse, que ce soit bon ou mauvais, cela ne blessera pas Duke Ellington (rires).

A propos du morceau Isfahan (Ndlr : extrait de la Far East Suite ), Duke Ellington a dit qu’il préférait soumettre sa musique à une sorte d’alchimie avant de la coucher sur le papier afin qu’elle prenne une forme qui puisse convenir aux musiciens qui vont la jouer. Avez-vous travaillé de la même manière pour cet album ?

Joe Jackson : Oui, en effet. Isfahan justement, permettait de mettre en valeur le saxophone de Johnny Hodges – et il était incroyable –, personne ne peut se mesurer à ça. Je me suis donc demandé comment en donner une autre version. Peut-être en utilisant un instrument complètement différent, une guitare électrique ? Il me fallait quelqu’un de charismatique, avec une technique incroyable, qui ose des choses complètement différentes. Steve Vai était l’homme de la situation ! J’ai beaucoup réfléchi aux musiciens que j’allais employer, particulièrement les chanteurs.

De Sharon Jones à Iggy Pop en passant par la chanteuse d’origine iranienne Sussan Deyhim, la palette est large en effet…

Joe Jackson : Oui ! Je voulais différentes tonalités musicales, différentes couleurs et ne pas beaucoup chanter moi-même. Finalement je chante tout de même sur quatre morceaux mais ma voix reste limitée. Sussan par exemple est l’une des premières auxquelles j’ai pensé. Caravan est un morceau tellement intéressant avec sa mélodie exotique mais les paroles sont vraiment stupides. Il me fallait une voix exotique et je connaissais Sussan pour avoir travaillé avec elle auparavant. Je lui ai donc demandé de le chanter en farsi et elle a adoré l’idée, elle a fait la traduction elle-même. Je ne crois pas que ce soit vraiment différent des paroles en anglais mais la couleur, elle, l’est. C’est encore plus dépaysant, à moins que vous ne soyez iranien (rires).

Quant à Sharon Jones, il faut m’excuser, c’est presque une obsession chez moi…

Joe Jackson : Elle a été la dernière à participer pour la partie voix du projet. Elle est arrivée telle une héroïne et m’a sauvé la mise. J’aurais voulu penser à elle dès le départ car elle a été vraiment formidable. Je voulais donner à I Ain’t Got Nothing Then The Blues un style plus soul et utiliser quelqu’un qui ne soit pas une chanteuse de jazz, qui soit vrai. Avec elle, c’est le cas.

Et la collaboration avec Iggy Pop sur It Don’t Mean a Thing ? Un vrai crooner non ?

Joe Jackson : (Rires) Oui, on s’est vraiment amusés ! J’ai essayé tout d’abord de le chanter moi-même avec une voix grave et profonde mais ça ne fonctionnait pas si bien que ça. J’avais rencontré Iggy plusieurs fois et j’ai donc pensé à lui. C’est vraiment un mec bien, à l’esprit ouvert, qui aime s’essayer à toutes sortes de choses. C’est d’ailleurs intéressant car j’ai approché un certain nombre de personnes dans le cadre de ce projet et j’ai été surpris par le nombre de réponses enthousiastes. Je crois vraiment que la plupart des musiciens répondent présents si on leur fournit un projet intéressant. Le plus dur reste de les faire entrer en studio lorsque leur emploi du temps est chargé (sourire).

Etes-vous très directif lorsque vous enregistrez ?

Joe Jackson : Oui, je dirige beaucoup mais bien entendu il s’agit de véritables collaborations, je suis toujours intéressé par ce que l’autre va m’apporter. Dans certains cas, je n’ai d’ailleurs absolument rien à dire, comme pour Regina Carter par exemple. Elle est arrivée, s’est mise à jouer si brillamment que je n’avais qu’à la laisser faire. Avec Iggy, c’était très particulier car je ne pouvais être dans le studio en même temps que lui. Nous nous sommes parlés au téléphone et je lui ai demandé de m’envoyer plusieurs prises. Il m’en a envoyé douze, ce qui était très généreux. Il faut dire que les cinq six premières n’étaient pas terribles, il éprouvait quelques difficultés et m’a même envoyé un email en me disant : « cette merde n’est pas pour les mauviettes ! » (rires). Mais après il a chopé le truc et a apporté beaucoup d’humour à l’ensemble.

Vous avez affirmé être particulièrement fier des medleys réalisés pour cet album…

Joe Jackson : Il y a évidemment l’impression de composer un nouveau morceau de Duke Ellington à partir des siens et des challenges techniques importants. Comme je l’ai déjà dit, j’ai énormément appris grâce à lui. Dans ses premières compositions, qui ne duraient souvent que deux ou trois minutes, il faisait déjà un travail incroyable, passant d’une section à l’autre, imposant des humeurs différentes en très peu de temps par des transitions soyeuses. J’ai voulu faire la même chose mais avec plusieurs morceaux, afin d’imaginer des arrangements novateurs. Donc oui, il y avait une sorte de défi là-dedans mais aussi l’envie de mettre un maximum de morceaux d’Ellington sur l’album (rires) sans que ce soit trop long.

Comment avez-vous choisi les titres qui allaient s’imbriquer en medleys ?

Joe Jackson : Intuition et expérimentation…  Et j’aime le contrepoint, une chose que l’on entend peu en musique, à moins d’écouter Bach… J’aime aussi l’idée de pouvoir jouer la mélodie de Take The A Train en même temps que celle de I’m Beginning to See The Light, qu’elles puissent aller ensemble grâce aux mêmes accords. A la base, je ne voulais pas me servir de The A Train, bien trop connu, alors j’en ai fait un pont et il me semble que cela fonctionne plutôt bien.

Pour finir, j’ai choisi une chanson au hasard dans l’album, la reprise de Mood Indigo, pourriez-vous nous en parler ?

Joe Jackson : Heureusement que je ne l’ai pas choisie moi-même, cela voudrait dire que les autres n’en valent pas la peine ! (rires) Pour Mood Indigo donc, je savais depuis le début que j’allais la chanter moi-même parce que ma voix peut s’y placer agréablement dans une certaine tonalité. J’ai voulu lui donner l’allure d’une sorte de ballade rockabilly, un peu à la façon de Gene Vincent. Tout le monde connaît Be-Bop-A-Lula mais peut-être un peu moins ses standards comme Up A Lazy River, Peg o’My Heart…La guitare domine, avec beaucoup d’écho car l’important, comme pour le reste de l’album, était de se détacher des cuivres. L’introduction imaginée par Duke Ellington dans cette chanson était vraiment très inhabituelle avec une clarinette, un trombone et une trompette bouchée si je ne me trompe pas, jouant très près du micro… J’ai voulu restituer cet effet mais avec des instruments complètements différents : violon, accordéon et harmonica. Je pourrais continuer longtemps comme ça (sourire)…

 Il faudrait un Duke volume 2 ?

Joe Jackson : Je pourrais très bien l’imaginer mais je ne crois pas que je le ferai… J’aurais trop peur de devenir ennuyeux, même pour moi (sourire).

 

Interivew en co-operéation avec le magazine parisien Hors d’Oeuvre.

The Duke – EDEL Music France – Wagram : Sortie le 26 juin 2012

Joe Jackson sera en tournée avec The Bigger Band, Regina Carter et Allison Cornell à l’automne 2012 un peu partout en Europe et aux Etats-Unis

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